Quelques remarques anecdotiques et préliminaires :
La concession au réalisme anthroponymique pour donner une couleur locale a ses limites : pourquoi avoir donné le nom de Couaën au couple protagoniste ? C'est imprononçable (kwa-an?), laid, le lecteur bute à chaque fois qu'il le voit arriver, finit par se contenter de la dimension idéographique sans chercher à le formuler mentalement. De plus un autre personnage féminin important s'appelle Mme R. (qui malgré l' R majuscule se prénomme Herminie!). Comment peut-on s'amouracher d'une Mme de Couaën, mariée, avec un tel patronyme, et des enfants ? Autre gêne de lecteur : Volupté fait partie de ces nombreux romans dans lesquels, pour des nécessités narratives compréhensibles, mais peu crédibles, le mari de l'aimée, dont on se demande quand il sera cornu, laisse le champ libre auprès de sa femme, un peu nymphomane, nymphowomane, devrait-on dire si l'on ne craignait le pléonasme, à un jeune bellâtre cultivé et séduisant, aussi romantique que maladroit et énamouré (Julien Sorel, Saint-Preux, Félix de Vandenesse, Jacques Arnoux, le roi Marc, etc). Comment ce désœuvré peut-il ainsi imposer sa présence chez des hôtes aussi complaisants ? Promenades, mains données, aveux contenus, regards parlants, émotions mutuelles, avancées et reculades, … On peut s'interroger aussi sur la justification du titre, qui a cependant le mérite de ne pas recourir à l'éponymité, assez systématique au XIXe siècle, et il est vrai que Madame de Couaën eût été rédhibitoire. Mais Amaury, comme René, Adolphe, Dominique, Oberman, … eût tout aussi bien convenu. Il est vrai que Sainte-Beuve se livre à une analyse de la notion de volupté au cours de sa narration.
Quelques autres remarques, plus sérieuses
Comme souvent, nous avons une structure d'enchâssement : le récit se fait sous forme de confession à un tiers, souvent interpellé, façon d'intégrer le lecteur assez banale (Manon Lescaut, Le Lys dans la Vallée, René, …). Il n'étonnera personne que ce roman a un côté pontifiant, moralisateur, conforme à ce que l'auteur attribue comme mission à la littérature : donner une leçon de morale. Ainsi, face à un amour présenté comme impossible (si un amour est impossible, c'est qu'un des deux membres du couple amoureux n'aime pas assez…, c'est-à- dire, aime être aimé(e), mais n'agit pas pour constituer un couple d'amants), trois refuges sont possibles : la dissipation dans des rencontres aussi multipliées que passagères, prudement suggérées, l'engagement dans une cause politique (Sainte-Beuve donne à son roman un arrière-plan historique : le consulat de Bonaparte, les complots monarchistes contre l'assassin du duc d'Enghien), ou la religion : Amaury devient prêtre, comme Julien Sorel, mais il n'aura pas sa Mathilde.
L'auteur reconnaissait lui-même que son ouvrage était « très peu un roman ». En effet, on y trouve plus de méditations que d'actions, plus de réflexion que d'intrigue, des relectures, des confessions, dans le but d'édifier le correspondant à qui cette longue missive est destinée : l'expérience narrée devant servir de leçon au correspondant. C'est donc un autre roman, après René ou Adolphe, que l'on peut qualifier de romantique, mais qui contient une condamnation des tendances égocentrées du héros. Ici Amaury, avec une lecture rétrospective, procède à une auto-flagellation morale ; seule la prêtrise pouvait le sauver. C'est donc dans une perspective utilitariste que l'écriture fictionnelle se justifie(on se rappellera de la phrase liminaire de la préface de Julie), qui s'oppose diamétralement à la vision que Gautier défend dans celle de Mademoiselle de Maupin.
Il est permis de s'interroger sur cette intention religieuse de l'ouvrage quant à sa pérennisation : tomber dans les bras de Dieu pour éviter ceux de la femme mariée ne convaincra plus grand monde aujourd'hui. Il faut donc que ce roman ait d'autres qualités pour pouvoir être considéré comme un classique. Il se lit avec un certain plaisir si l'on aime les analyses psychologiques, les considérations morales, les évolutions des relations inter individuelles. Curieusement (« Avec Sainte-Beuve!), j'ai pensé à Proust, dans le souci de disséquer les impressions et les sentiments de manière fine et perspicace, en particulier dans le domaine amoureux. Présence, prise de conscience progressive, trouble, aveux plus ou moins dissimulés, souffrance, éloignement, pensées contradictoires, volonté de faire triompher la raison, … ; on lit également de belles phrases sur la charité, la pureté, au moyen de phrases amples qui filent facilement la métaphore. Des comparaisons entre les chastes et les voluptueux (tempéraments), des interrogations sur la foi, sur les relations entre les êtres.
Quelques citations :
p.86 « au réveil, mon premier mouvement était de me sonder l'âme pour y retrouver ma blessure : j'aurais trop craint d'être guéri » (le hasard veut qu'un de mes distiques récents dise presque la même chose).
p.188 : « Il me fallait bien, avant de mourir, entendre de quelque bouche ce mot, Je t'aime, ce seul mot, me disais-je, qui fait qu'on a vécu. » (on dirait du Musset.)
p. 213 : « Chaque dernière lettre reçue d'elle ne me quittait pas jusqu'à une prochaine ; je me levais quelquefois au milieu d'un travail ou je m'arrêtais, dans la rue, pour la déplier et la relire, pour y chercher, sous ces paroles bonnes et qui me disaient de venir, un indice encore plus tendre, pour y reconnaître sous l'inflexible mot, et dans la manière dont il était placé, les nuances que la voix et le regard, en parlant, y auraient mises. » (On dirait du … moi, mais je pense que tous les amoureux réagissent de cette manière, si vous êtes comme ça , téléphonez-moi!)