• Les uns et les autres

    Pourquoi jouis-je, comme beaucoup de mes contemporains de certains spectacles de la nature ? Par sens esthétique ? Inné ? Acquis ? Parce qu'il existerait une correspondance mystérieuse entre ces données objectives et perceptives (couleurs, lignes, formes, volumes, rapports …) et notre appréciation de la vie, de ce qui est beau, ou symbolique ? Parce que l'être humain a le désir plus ou moins conscient de mettre de l'intensité dans une vie qui apparaît souvent banale, ordinaire, plate ? Je ne suis pas seulement ce corps qui s'agite, mû par des pulsions, des stimuli, qui ne fait que reproduire le schéma sisyphéen et millénaire de chaque individu, doublement répétitif, à l'échelle de chaque vie particulière : toujours les mêmes gestes, les mêmes pensées, les mêmes matins, … Naître, grandir, décliner, mourir. Donc je compense en m'inventant une sensibilité, une poésie, une âme. Je veux trouver du beau avant de disparaître, et m'en extasier. D'autant plus que je crains que cette nature, ces paysages, ne soient condamnés, abîmés, anéantis par certains de mes contemporains, l'aptitude d'un certain type d'homme moderne à détruire, à artificialiser, à polluer étant proportionnelle à son inaptitude à apprécier les merveilles belles et simples. Plaisir des rêveurs et des poètes, qui échappent à leur emprise de commerçants, de profiteurs, de capitalistes, de comptables. Lutte inégale entre les superficiels et les profonds, les immédiatistes et les éternelistes, les chiffres et les lettres, les cyniques et les naïfs, les progressistes et les conservateurs, ceux qui précipitent la chute, et ceux qui voudraient la freiner.