• Le XIXe siècle à travers les âges (Muray)

    Lire Muray, c'est une leçon de modestie : quelle maîtrise, quelle intelligence, quel travail, quel regard ! De très nombreuses lectures mentionnées et citées, pas seulement celles des auteurs reconnus, et une façon de les solliciter, de les confronter, pour en tirer des leçons générales, des oppositions, des réflexions profondes et souvent originales.

    Le titre est déjà une trouvaille, un mystère, une surprise. On comprend vite qu'il correspond bien à un projet précis, et à sa réalisation. Je suppose que l'auteur a eu une intuition, et qu'il l'a développée, preuves et exemples à l'appui. Une thèse s'élabore, s'étend, se confirme, tapisserie de fils entrelacés, avec des digressions, des écarts, des motifs étonnants, mais toujours savants, judicieux, et reliés à la démonstration en cours. Le ton est dynamique, impétueux, direct, le vocabulaire plein de ressources, de néologismes, les formules sont fortes, les références allusives nombreuses, avec une propension à user de phrases nominales ; le lecteur est ainsi constamment sollicité, se sent intelligent comme en compagnie d'un maître impressionnant, plein d'autorité et de certitude. Il suit sa pensée scrupuleusement, l'ornant ici ou là de fulgurances, de trouvailles, de visions surprenantes, de raccourcis convaincants, et d'un sens de la synthèse aigu.

    Cela ressemble à une thèse, le ton universitaire en moins : le XIXe = socialisme +occultisme, association que l'on trouvait auparavant, notamment chez les utopistes et les philosophes, et dont le XXe poursuit les caractéristiques avec des inflexions propres. Mais ce XIXe rassemble en lui une approche du monde que Muray appelle la « dixneuviémité », et nous en sommes les héritiers.

    C'est très fort, impétueux, impressionnant. On aimerait parfois demander une explication, une justification, elles arrivent parfois, mais on emporté par le flux. Cela paraît de temps à autre arbitraire, soumis au projet global, obsessif, pour rentrer dans l'évidence démonstrative.

    L'un des mérites de cette lecture, c'est l'envie qu'elle donne d'aller relire Michelet, Sand, Baudelaire, Hugo, Balzac, Baudelaire, mais autrement, mieux, plus finement. Muray s'appuie aussi sur des textes moins connus, sur des auteurs de second rang, que l'on découvrira avec curiosité suite aux références faites, et sur la biographie des écrivains. J'ai eu le plaisir, flaubertien que je suis, de trouver quelques pages éblouissantes sur Bouvard et Pécuchet.

    Muray me fait penser à un vieil oncle qui ronchonne, qui a des lubies, des idées paradoxales, des radotages, incompréhensibles parfois, qui sait tout sur tout, péremptoire, impossible à contredire, à interrompre, qui regarde le monde comme personne d'autre. Ses arrière-neveux incultes se moquent de lui, ne l'écoutent pas, baillent, sauf un, qui éprouve un grand respect pour un homme si passionné, emporté, et tellement érudit.