• Noailles met ses pas dans ceux de Lamartine,

    En vers, elle commente son profond « vallon »,

    Et sa belle sensibilité féminine

    S'accorde avec celle du poète de Mâcon.

    C'est là double joie, double « éblouissement » :

    Vivre l'émotion d'un paysage charmant,

    Et disposer des mots de ces deux promenades

    Pour pénétrer à mon tour dans la sérénade.

     

    L'air, le vert, les ruisseaux, les éclats du soleil

    Aux yeux, la pensée accompagnant chaque pas,

    Vive ou mélancolique, allant de la merveille

    Admirée au cœur blessé quand on ne croit pas

    Qu'il est un Créateur, une éternelle vie,

    Quand on sait, quand on sent, que chacun des moments

    Nous entraîne soumis inexorablement

    Dans le néant, dans l'absence de toute chose ;

    On aimerait qu'arrive la métempsychose

    Pour jouir encor demain de ce monde aimé,

    Regretté sitôt quitté, et toujours rêvé.

     

    Comme lui, comme elle, amoureux de la nature

    Je la célèbre, la vénère, elle est déesse,
    Mais grande en ces temps décadents est ma détresse,

    Quand je vois des hommes cruels les forfaitures,

    Les massacres de ces Prométhée déchaînés,

    Assassins, écocideurs, amants de la mort.

    Dénaturés, goûtant l'artifice et l'argent,

    Ils sont du Malin les démoniaques agents.

     

    Que peut un poète en ces temps de démesure ?

    Ses mots ne pèsent guère face à la dictature,

    À l'icône idolâtrée de l'économie,

    À la recherche maladive du profit.

    Mes mots mis ainsi parleront d'un monde mort,

    Si survivent des hommes qui liront alors

    Les méchants méfaits de leurs aïeux inconscients,

    Meurtriers de beauté. « Honte sur nos parents ! »

    Crieront-ils au milieu des décombres, des cendres

    Où tout sera devenu gris terne à s'en pendre...

     

     


  • Lire Proust est une expérience de patience :

    Cent pages pour décrire une soirée mondaine,

    Ces conversations, ces calembredaines

    De personnages qui s'ennuient dans l'existence.

     

    De temps en temps, je vais poser sur la crédence

    Ce gros volume à la recherche d'une peine

    Perdue… je vais devoir y passer la semaine

    Si je n'accélère sacrément la cadence.

     

    Vais-je m'autoriser à passer la vitesse

    Supérieure en sautant, ô douleur, ô détresse !

    Ici une ligne ou deux, voire ailleurs plusieurs.

     

    Coupable ainsi, je fais des sauts d'homme et gomme hors

    Du chef-d’œuvre quelques fines parcelles d'or

    Disséminées par cet auteur à la hauteur.


  • Journal d'une probable future lecture. Phénomène de société illustrant l'efficacité des campagnes médiatiques savamment orchestrées, piège  à gogos qui n'achètent que le livre dont on parle, ils ne le liront peut-être pas, mais au moins ils l'auront dans leur bibilothèque, à côté des Levy, Musso, Schmitt, Ernaux, Reza, Despentes... Chroniques radio, articles, portraits, voici le mien de lui:

    C'est un drôle d'oiseau nocturne. On lui voit des plumes mais il n'a pas d'ailes. Son plumage, entre le gris et le noir, se rapporte à son ramage. Il n'a pas la particule alimentaire de d'Ormesson. Sa soumission au goût du jour lui fait parcourir la carte en quête de territoire où poser ses pattes. Une plate-forme lui conviendrait. Il manque de style, chante mal, et, le voyant, on se demande où est le bec.


  • Lecture très agréable, ouvrage autobiographique sans organisation apparente, composition lâche, liberté de l'écrivain qui laisse aller sa plume dans diverses directions. Succession de fragments centrés sur tel ou tel souvenir, ou groupe de souvenirs, parfois fantasmés, parfois très crédibles. Pas de souci chronologique, un fil rouge : l'histoire d'Henri de Corinthe, qui hante l'ouvrage comme son image semble avoir hanté l'enfant. Beaucoup d'affection pour ses parents, surtout pour sa mère, dont il fait un portrait émouvant, elle est au cœur d'anecdotes savoureuses. La vie à la maison, ou à l'école d'un enfant, comme on en attend légitimement dans les récits autobiographiques. Des liens sont établis avec les livres ou les films commis par l'auteur : mine de renseignements qui illustrent le fait que son cinéma et ses romans n'ont pas la froideur qu'on leur reproche souvent. Des pages très fines de critique littéraire sur La Nausée et sur L'Étranger. D'autres sur le genre romanesque et son évolution. De belles analyses politiques quant au pétainisme.

    Savoir-faire de conteur à l'écriture alerte. C'est à la fois très écrit et chaotique, les fragments sont habilement et agréablement stylisés et composés.

    Certains passages m'ont fait sourire, dans les échos que j'y trouvais avec une actualité immédiate :

    « Malheureusement, nous avons vu ensuite le candidat en question, devenu notre monarque, prendre au contraire très au sérieux des promesses où beaucoup de ses amis, jusque-là, ne discernaient que de vagues spéculations à usage électoral, des idées abstraites d'opposant, qu'il faudrait bien réviser de fond en comble au moment de leur éventuelle mise en pratique. » (p.65-66, Éditions de Minuit)

    « Le maréchal Pétain, c'était pour lui le combattant de 14, c'étaient les tranchées, c'était Verdun, c'était le lent redressement de nos armées au moment du plus grand désespoir, et la victoire enfin. La signature de l'armistice, en 1940, était aussi portée à son actif de sagesse et de courage, alors qu'il n'avait aucune part dans la défaite. La poignée de main historique, à Montoire, montrait surtout l'honnêteté du soldat. » (p.113)


  • Roman qui tient par sa forme et son ton. Au cœur thématique, le jeu pianistique, en particulier celui des Variations Goldberg, que Gould, ici personnage, a rendues célèbres. Logorrhée d'un narrateur qui restitue des pensées, obsessives, déployées à la manière, je le suppose, de la composition musicale en question. Si c'est bien le cas – un musicologue-lecteur pourrait confirmer cette mienne intuition - , exercice plein de maîtrise et d'audace où il s'agirait de trouver une équivalence verbale d'une pièce musicale particulière : des annonces, des reprises, des répétitions-variations, style spiralé dont certains mots ou expressions équivaudraient à des notes, des groupes de notes, des rythmes, de modalités. Le récit avance ainsi par reptation, par touches successives, par ajouts, par retours, un nouvel élément venant s'installer entre d'autres déjà évoqués et répétés ou nuancés.

    Comme beaucoup de romanciers du XXe siècle, Bernhard, choisissant la forme du monologue intérieur, intègre les propos et pensées des tiers personnages, de manière habile, forcément indirecte, et originale, ajoutant par le biais d'expressions, comme « pensai-je », « c'est lui (elle) qui parle », une forme de lancinance qui contribue à unifier le tout, comme une basse continue.

    Belle réflexion incarnée aussi sur le rôle de l'interprète, sur son génie, sur les relations interpersonnelles d'amitié-rivalité entre trois hommes très proches, et très lointains : trio, duos, et le piano avec lequel les relations sont tout aussi complexes : attrait-répulsion. La mort est aussi omniprésente : celle de Gould, et le suicide de Wertheimer. Ces sujets sont savamment emmêlés, ainsi, par exemple, le narrateur mène une sorte d'enquête sur les derniers jours de son ami.

    On trouve aussi des réflexions sur la médiocrité ordinaire, dans tous les milieux, bêtise ou cynisme, il est vrai qu'en ce domaine les romanciers de toutes les époques n'ont qu'à observer, tant la permanence humaine évolue peu. Reste à l'artiste de la restituer et de la racheter par l'art de l'écriture.





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