• Le beau label dû à Du Bellay :

    Il a beau bêler, brebis belle,

    Il bout, il blâme, il est dans le fiel,

    Il pleure plaintif sa destinée.

     

    Il grince ses Regrets aggravés,

    Imageant l'Anjou joli qu'il mêle

    À l'arôme médiocrisant d'elle,

    Rome honnie ... au nid anti-quitté.

     

    Ô rugueux, n'est pas qui veut U lisse,

    Odyssée passée des doux délices,

    C'est en soi que la nostalgie gît.

     

    Ne t'étonne s'il n'est d'honnête homme,

    Paris ne vaut guère mieux que Rome,

    La mort aux os là plutôt qu'ici.


  • Les textes de Sarraute y (Tropismes) sont courts et ressemblent plus à un exercice appliqué qu'à de la littérature. Autre sorte d'écriture automatique, et qui manque de chair. Au nom du refus d'écrire comme Balzac, l'autrice (pour faire plaisir à certaines, mais chaque fois que j'écris ou dis ce mot, je pense au président zézayant, qui parlerait d'un certain pays germanique), l'autrice, puisque autrice il y a (ja !), je vous fais cadeau de cette « autrice » : un lot comme « autrice », ça fait avancer... l'autrice donc en (« en » se référant à Balzac) prend le contre pied, un peu trop systématiquement : quand, au foute, on fait une feinte (un contre-pied par exemple), la première fois ça surprend, mais ensuite on s'y attend... renouveler l'expression littéraire, soit, mais à condition de donner au style nouveau de l'intérêt, de la force, la finesse, elle, s'y trouve incontestablement. Excessivement. Dire l'insignifiance, la banalité, n'est pas aisé (voir plus haut quant à zézaie). En voulant lutter contre la fausseté du réalisme, on risque de créer une fausseté d'autre sorte. Rien ne marque. Rien ne reste après la lecture. Ça glisse, ça s'est échappé.

    Il aurait bien voulu, professionnellement surtout, crier au génie, partager son enthousiasme... mais encore faudrait-il...oh ! ça viendra bien. Il recommencera, il fera des efforts, décèlera la « poésie du texte », les « structures cachées », trouvera les clés qui lui manquent aujourd'hui pour ouvrir des portes. S'il y a des portes. C'est qu'il y a quelque chose derrière les portes. Surtout ne pas rester comme ce triste malheureux toute sa vie à côté de « la porte de la Loi ». Il repense à cette tournure familière : « j'ai vu de la lumière, alors je suis entré », mais encore faut-il qu'il y en ait, de la lumière, et en eût-il, il s'agit d'entrer, d'ouvrir cette porte, bien lourde, bien haute, blindée ? Serrure trois points. Il essaierait d'écrire « à-la-manière-de-... », peut-être cela l'aiderait-il. Après tout, il avait connu cette expérience : la contrainte créatrice.


  • Leur malheur prend à la gorge, fait venir les larmes aux yeux, rappelle des souvenirs, vous fait dire qu'il faut céder à la vie quand elle passe en vous offrant des chances qu'il serait vraiment dommage de ne pas saisir. Le hasard est méchant, l'erreur humaine.

    Aragon a l'art des portraits, des situations, telles que l'on se dit qu'ils sont très probablement la transposition verbale de son expérience d'homme et de poète. Tant il est manifeste qu'avec un cœur sensible, tout prend un retentissement profond, surtout quand on est frappé par l'évidence de l'amour.

    Aragon a un style fluide, inattendu, très imagé, avec un sens des formules percutantes, des sentences lapidaires, des trouvailles langagières originales sans être forcées.

    Dans cette « éducation sentimentale » du XXe siècle, le personnel l'emporte sur l'historique et le sociologique, sauf dans l'épilogue, habile, mais trop orienté idéologiquement.

    Ses personnages vivent, ressentent, pensent sous nos yeux et le retentissement en nous est magique : on les voit, on les entend, on les comprend. Ils ont leur superficialité, leurs faiblesses et leurs abîmes.

    Tragique sans dieux. On n'est pas obligé...


  • Au lendemain du report de l'intervention télévisée (encore une!) du très bavard président, capable de faire un bilan du vide, pour cause d'incendie (gilets jaunes? anticathos? selfiste en proie à l'ennui? pompier pyromane? fumeur impénitent? apocalypse?...), je lis dans Boris Godounov de Pouchkine, quand le héros éponyme sur son lit de mort donne à son fils ses ultimes recommandations, afin qu'il soit un meilleur tsar qu'il ne le fut, ces mots, qu'il faudrait transmettre à qui vous savez:

    "Sois silencieux: la voix du tsar

    Ne peut se perdre en vain dans le vide de l'air."


  • Quelques réflexions sur cette pièce fameuse :

    Elle d'abord, Émilie, de la trempe d'acier de Chimène, Antigone, Électre, exaltée, entière, dure, obsessive, vengeresse, idéaliste suscitant l'amour malgré - à cause de - ces qualités, si tant est que ce soient encore des qualités poussées à ce degré extrême, et qu'on puisse trouver des causes à l'amour suscité. Entraînant dans le sillage de son désir qui la désire, et soumettant l'aimé à son rythme de colère légitime et effrénée. Des images restant fixées définitivement dans son esprit, son passé ne passe pas, il l'emporte sur son présent, qu'importe l 'avenir si l'honneur bafoué n' a pas trouvé réparation, loin de tout esprit de réconciliation, de pardon, de résilience, d'acceptation que le temps change la donne en emportant avec lui les faits, et parfois même modifiant les êtres. Le désir de gloire la pousse à cette inflexibilité, mais Corneille est un optimiste : Auguste devenu bon, tel l'Égisthe de Giraudoux, saura infléchir la trajectoire de la pasionaria.

    Cinna pose des questions en situations, comme Sartre le théorisera plus tard, manifestement inspiré par les dilemmes que l'on trouve en nombre dans les pièces cornéliennes. Ici chaque personnage (Cinna, Émilie, Maxime, Auguste) est confronté à des alternatives successives, issues de l'évolution de l'intrigue et de la connaissance de données nouvelles. Ces délibérations monologuées, ou examinées avec un tiers dans de longues tirades circonstanciées examinent les tenants et les aboutissants avec ce que la rhétorique assimilée peut fournir de meilleur quand on écrit comme Corneille. La conjonction « mais » est omniprésente chez ces êtres passionnés, sensibles, qui ont l'intelligence lucide de leurs emportements ou de leurs motivations : ils voient les limites, les conséquences immaîtrisables, par définition, de leurs actes. Rien n'est sans suite, tout choix recèle sa part de risques.

    Ils peuvent s'appuyer sur un réservoir de cas laissés par l'histoire : on y trouve modèles ou repoussoirs, exemples comparables pouvant inspirer. Mais l'identique est-il le lot de l'histoire ? Cette pièce pose ainsi bien des questions, ou directement issues des personnages, ou dont le spectateur ne peut se dispenser: comment exercer le pouvoir ? Quelles doses de compréhension, ou de sévérité, au nom des résultats, qu'un responsable se doit d'obtenir dans le cadre d'une bonne gouvernance ? Le paradoxe de la liberté, la nécessité de la fermeté, si l'on veut préserver la paix civile constamment menacée par les ambitions particulières. Le culte du passé n'obère-t-il pas le présent et l'avenir ? A-t-on jamais fini de payer ses actions mauvaises : les bonnes compensent-elles les premières ? La violence effective par la mort donnée se répare-t-elle (voir les questions posées à l'occasion des 25 ans du génocide au Rwanda) ? La solitude du monarque, sa lassitude, que l'on appelle désormais « la tentation de Venise ». Quand et comment quitter le pouvoir (la bouteflikattitude?)? Jusqu'où sacraliser l'État, la mémoire, le devoir que l'on s'inflige, comme un accomplissement de soi, auquel on donne une valeur suprême ? On trouve aussi des considérations sur la relativité des types de gouvernements selon les contrées, que Montesquieu reprendra dans sa théorie des climats. Jusqu'où aller pour ne déplaire à la personne que l'on aime ? Comment rester soi et amoureux ? Lui obéir, est-ce la respecter ? Se respecter, quand l'action suggérée va à l'encontre de ses propres convictions ?

    Cette pièce recèle en outre des ruses, efficaces théâtralement puisque le plus souvent le spectateur est en surplomb, et connaît ce qu'un des personnages ignore, parfois l'on s'interroge sur le degré de duplicité, de manipulation mentale. On y trouve aussi la trahison d'un ami...

    C'est donc un classique, et dans une langue somptueuse, pleine de formules sentencieuses, Un chef-d’œuvre...





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