• Au lendemain du report de l'intervention télévisée (encore une!) du très bavard président, capable de faire un bilan du vide, pour cause d'incendie (gilets jaunes? anticathos? selfiste en proie à l'ennui? pompier pyromane? fumeur impénitent? apocalypse?...), je lis dans Boris Godounov de Pouchkine, quand le héros éponyme sur son lit de mort donne à son fils ses ultimes recommandations, afin qu'il soit un meilleur tsar qu'il ne le fut, ces mots, qu'il faudrait transmettre à qui vous savez:

    "Sois silencieux: la voix du tsar

    Ne peut se perdre en vain dans le vide de l'air."


  • Quelques réflexions sur cette pièce fameuse :

    Elle d'abord, Émilie, de la trempe d'acier de Chimène, Antigone, Électre, exaltée, entière, dure, obsessive, vengeresse, idéaliste suscitant l'amour malgré - à cause de - ces qualités, si tant est que ce soient encore des qualités poussées à ce degré extrême, et qu'on puisse trouver des causes à l'amour suscité. Entraînant dans le sillage de son désir qui la désire, et soumettant l'aimé à son rythme de colère légitime et effrénée. Des images restant fixées définitivement dans son esprit, son passé ne passe pas, il l'emporte sur son présent, qu'importe l 'avenir si l'honneur bafoué n' a pas trouvé réparation, loin de tout esprit de réconciliation, de pardon, de résilience, d'acceptation que le temps change la donne en emportant avec lui les faits, et parfois même modifiant les êtres. Le désir de gloire la pousse à cette inflexibilité, mais Corneille est un optimiste : Auguste devenu bon, tel l'Égisthe de Giraudoux, saura infléchir la trajectoire de la pasionaria.

    Cinna pose des questions en situations, comme Sartre le théorisera plus tard, manifestement inspiré par les dilemmes que l'on trouve en nombre dans les pièces cornéliennes. Ici chaque personnage (Cinna, Émilie, Maxime, Auguste) est confronté à des alternatives successives, issues de l'évolution de l'intrigue et de la connaissance de données nouvelles. Ces délibérations monologuées, ou examinées avec un tiers dans de longues tirades circonstanciées examinent les tenants et les aboutissants avec ce que la rhétorique assimilée peut fournir de meilleur quand on écrit comme Corneille. La conjonction « mais » est omniprésente chez ces êtres passionnés, sensibles, qui ont l'intelligence lucide de leurs emportements ou de leurs motivations : ils voient les limites, les conséquences immaîtrisables, par définition, de leurs actes. Rien n'est sans suite, tout choix recèle sa part de risques.

    Ils peuvent s'appuyer sur un réservoir de cas laissés par l'histoire : on y trouve modèles ou repoussoirs, exemples comparables pouvant inspirer. Mais l'identique est-il le lot de l'histoire ? Cette pièce pose ainsi bien des questions, ou directement issues des personnages, ou dont le spectateur ne peut se dispenser: comment exercer le pouvoir ? Quelles doses de compréhension, ou de sévérité, au nom des résultats, qu'un responsable se doit d'obtenir dans le cadre d'une bonne gouvernance ? Le paradoxe de la liberté, la nécessité de la fermeté, si l'on veut préserver la paix civile constamment menacée par les ambitions particulières. Le culte du passé n'obère-t-il pas le présent et l'avenir ? A-t-on jamais fini de payer ses actions mauvaises : les bonnes compensent-elles les premières ? La violence effective par la mort donnée se répare-t-elle (voir les questions posées à l'occasion des 25 ans du génocide au Rwanda) ? La solitude du monarque, sa lassitude, que l'on appelle désormais « la tentation de Venise ». Quand et comment quitter le pouvoir (la bouteflikattitude?)? Jusqu'où sacraliser l'État, la mémoire, le devoir que l'on s'inflige, comme un accomplissement de soi, auquel on donne une valeur suprême ? On trouve aussi des considérations sur la relativité des types de gouvernements selon les contrées, que Montesquieu reprendra dans sa théorie des climats. Jusqu'où aller pour ne déplaire à la personne que l'on aime ? Comment rester soi et amoureux ? Lui obéir, est-ce la respecter ? Se respecter, quand l'action suggérée va à l'encontre de ses propres convictions ?

    Cette pièce recèle en outre des ruses, efficaces théâtralement puisque le plus souvent le spectateur est en surplomb, et connaît ce qu'un des personnages ignore, parfois l'on s'interroge sur le degré de duplicité, de manipulation mentale. On y trouve aussi la trahison d'un ami...

    C'est donc un classique, et dans une langue somptueuse, pleine de formules sentencieuses, Un chef-d’œuvre...


  • " C'est ainsi que ce théâtre dont la langue et les références culturelles sont déjà si éloignées de nous, ne peut que difficilement vivre aux yeux du public. Il résiste mieux à la lecture. Peut-être est-il destiné à n'être plus, dans l'avenir, qu'un ensemble de morceaux choisis, de belles tirades faites, avant tout, pour l'analyse universitaire. "

    Peut-on imaginer un monde sans Racine, 

    Sans Néron, sans Titus et toutes ces héroïnes

    Qui se débattent douloureusement piégés

    Entre les rets serrés de la Fatalité,

    Ses durs traîtres marqués du sceau de l'infamie, 

    Le destin de la pathétique Iphigénie,

    La veuve Andromaque captive de Pyrrhus,

    Le délaissé de Bérénice Antiochus, 

    Les passions extrêmes et les calculs sordides, 

    Les amours profondes et les vils homicides, 

    Le bonheur se soustrait à qui le va cherchant, 

    Et ne saurait unir les plus parfaits amants.

    Ces histoires pourraient sembler de nous lointaines,

    Nous qui vivons à l'ère ultra-contemporaine, 

    Marquée par le culte de la facilité, 

    De l'artifice et de la rentabilité, 

    Seul compte le présent, la sacrée jouissance,

    La référence ultime est ma propre existence. 

    "Qu'ai-je à faire alors de l'ancien classique auteur:

    Je n'y comprends que dalle, il faut un traducteur, 

    Et puis ces rois, ces princesses, ces personnages, 

    Je n'en ai jamais rencontré dans mes parages.

    Ils causent sans cesse tirades et dégâts,

    Et de moi qui les écoute se soucient pas.

    Leurs relations étrangement sont compliquées,

    Je ne vois pas ce qu'est une âme déchirée. 

    Dans mes jeux vidéo quand surgit l'ennemi, 

    Je le bazarde, le massacre, il est fini.

    Je selfie, je touite, baisse ou lève le pouce;

    Hanouna, Nabilla, ou Laurent Delahousse, 

    Je capte quand ils causent tandis que ton gars,

    On veut m'obliger, mais je n'y arrive pas."

    Oui, je concède qu'ici je caricature, 

    Ne parlent ainsi les zombies de l'inculture, 

    Ils ne sauraient choisir le vers alexandrin

    Pour exprimer élégamment l'idiot dédain. 

    Ils sont moitié victimes et moitié coupables

    Dans un système à faire des irresponsables, 

    Et pour répondre à mon initiale question, 

    Dès qu'on a recours à l'imagination, 

    Il est très possible d'imaginer un monde

    Privé de Racine. Sur quoi veut-on qu'on fonde

    Une culture communément partagée,

    Évitant ainsi la vie triste, endommagée, 

    Dès que s'absente toute exaltation par l'art, 

    Sublime quintessence et délicieux nectar.

    Le rideau et le livre ouvrent un univers

    - Sous la belle apparence du maîtrisé vers -

    Cumulant la proximité et la distance,

    Délicieux cadeau, bon pour toutes les consciences.

    Les efforts accomplis en permettant l'accès, 

    Ne peuvent être que couronnés de succès.

    On peut à coup sûr vivre une vie sans Racine,

    Mais avec ses œuvres l'horizon s'illumine.

     


  • Quelle purge ! Ce roman prétendument « comique ». Je l'ai lu (relu peut-être) par conscience professionnelle et amicale, mais le devoir l'a emporté sur le plaisir. Certes, il est nécessaire de connaître vraiment les œuvres dont on parle, appartenant au patrimoine, et à des programmes de concours, mais on mesure bien là d'une part la dimension subjective de la réception, et d'autre part le peu d'intérêt de certains textes, en-dehors de leur référence à l'époque de leur parution. Ici, la dimension parodique en lien avec les romans précieux du XVIIe siècle, que Scarron s'amuse à retourner lourdement et systématiquement. Ses interventions de narrateur commentant ce qu'il écrit ne me semblent pas non plus d'une grande finesse . Quant aux intrigues, elles sont faibles, répétitives, avec leurs pots de chambre, leurs farces, leurs coups, leurs ivrogneries, leurs personnages auxquels on ne peut s'identifier, et si nombreux qu'on finit par s'y perdre. On s'agite beaucoup, on parle beaucoup, et on brasse de l'air. Comme mes soupirs en tournant les pages. Une phrase scaronnesque, c'est un sujet nom propre, un verbe au passé simple et quelques compléments. : définition de l'absence de style. On voudrait que le roman soit moins long, que cette « aventure » se termine au plus vite. J'ai quand même souri p.256 (édition GF) quand il est question « de ces infatigables parleurs qui continuent de parler seuls [...] ces diseurs de rien », aux sous-titres des chapitres XI et XII de la deuxième partie : « Des moins divertissants du présent volume », et « Qui divertira peut-être aussi peu que le précédent », que l'on pourrait étendre à l'intégralité du pénible volume. Et dire qu'une troisième partie était en projet !

    Une allitération relevée au passage : «Cependant que tant de gens cuvent leur vin, que le valet de Verville fait l'inquiété et presse les valets de Saldagne de partir et que ces deux ivrognes... »(p.267). Je vous laisse voir la suite. Cela ne compense pas l'ennui éprouvé !

    Explication de mon titre : je préfère le ska rond d'UB40 au Scarron du Roman Comique.


  • J'aime les lais, les beaux lais - il n'est pas de lais laids -, je roucoule les lais, je lis là les lais vite, j'aime la fraîcheur du lai, ce qui fait l'attrait du lai, c'est que Marie tire du pis le meilleur, du pis à lai, sans veau lai dans le ciel et toi lai, par lais et par veaux. Le lai se laisse lire, une fois lu, le lai se loue. Contrairement à son frère de lé, le lai ne se mesure ni ne secoue. J'aime le lai entier, pas écrémé. Ce qu'a fait au lai Marie, c'est l'ailer, c'est l'élever, c'est l'oral qui passe à lai-cri.





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