• Dans la conclusion de son Avant-propos de son recueil Le coeur innombrable, Anna de Noailles dit:

    "J'ai, moi aussi, aimé la beauté, je l'ai contemplée et louée dans l'univers infini. J'aime la beauté. C'est elle qui élève et guide les pas de l'homme, qui le réjouit par le plaisir aux mille visages contradictoires, qui alimente la force de" l'intelligence, la sage folie du cœur. Sous le masque de la fatigue, de la maladie, du labeur, de la misère de l'âme et du corps, la beauté mystérieuse transporte les sens dans un séjour suave autant que le sera l'éternel repos. Ses noms sont le courage, l'orgueil au décent maintien et, mot divin, l'honneur."


  • Je ressens exactement ce qu'elle a ressenti.

    Ce qu'elle a ressenti, elle l'a exactement écrit,

    Ce qu 'elle a écrit, je le ressens exactement, ,

    Comme si c'était moi qui l'avais ressenti,

    Comme si c'est moi qui l'avais écrit :

    J'ai ressenti cela, j'ai écrit cela, à ma manière, voici la sienne :

     

    « Je n'avais jamais rien à dire

    Qu'à toi. Aux autres je parlais

    Comme l'on se meut ou respire,

    Mais jamais mon cœur ne mêlait

    Son trésor à leur existence.

    Nous seuls n'avions pas de distance.

    Sûrs d'un familier infini,

    Nous étions pressés, réunis

    Dans l'étroitesse ou dans l'espace.

    En toi seul j'étais à ma place.

    Que veux-tu que la gloire soit,

    Si ce n'est l'image de soi

    Dans l'âme que l'on a choisie ?

    L'offrande de la poésie,

    Je la faisais à ton regard.

    Ce n'était que dans ta prunelle

    Que j'étais juste et naturelle.

    Désormais sans vœux, sans égards,

    Je suis cette errante hirondelle

    Dont on voit sur l'azur hagard

    Se déchirer les noirs coups d'ailes... » (Anna de Noailles, Anthologie, Livre de Poche, p .365)

     

    Je connais une femme vivante qui aurait pu être elle, le plus exactement qu'il soit possible d'être une autre, non qu'elle soit Anna, mais cette femme que je connais, que j'ai connue, a été, trop rapidement, trop momentanément, trop intensément peut-être, l'amoureuse qui rendait mon âme heureuse, qui me grandissait, m'accomplissait, faisait de moi exactement moi. Et mes souvenirs, qui ne sauraient me tromper, me rappellent que cette relation privilégiée, exceptionnelle, réservée à nous - amants extraordinaires -, était mutuelle. C'est peut-être Emma qui a commencé, mais c'est Anna qui a confirmé… que nous deux … nous aurions pu, nous pouvions, nous pouvons, être à l'exactitude de nous-mêmes : elle et son irréductibilité, moi et mon irréductibilité, et nous dans un échange riche et profond, qu'auraient traduit nos œuvres croisées et mêlées, face visible de notre amour charnel et spirituel.


  • André Breton, qui n'aimait pas le roman lors des sa période papesque surréaliste, préface en 1955 celui de Darien Le voleur, quand ce titre oublié refait surface. Il avait connu une première parution en 1897. Mystère des succès a posteriori. C'est bien un roman au sens traditionnel du terme, par son ampleur, ses nombreux personnages, son intrigue, assez lâche il est vrai, son respect d'une chronologie bien marquée. Le choix de la première personne narrative permet au lecteur de suivre la quotidien du protagoniste fait de rencontres de toutes sortes, de vols bien entendu, de dialogues et de méditations. Le hasard et les invraisemblances ne gênent pas, c'est là le lot des imaginatifs. Ce qui a dû plaire à l'auteur d'Aurélien ce sont les propos anarchistes, libertaires, cyniques, donc clairvoyants tenus sur l'hypocrisie sociale, l'injustice, les valeurs qu'on prône pour faire tenir une société sur des bases aussi conventionnelles que fausses. Entre cent exemples, ces quelques lignes tirés de la page 212 (éditions Julliard) :

    « Par le fait de la soumission à l'autorité infinie de l'État, l'activité morale ayant cessé avec l'existence de l'individu, tous les progrès accomplis par le cerveau humain se retournent contre l'homme et deviennent des fléaux ; tous les pas de l'humanité vers le bonheur sont des pas vers l'esclavage et le suicide. Les outils forgés autrefois deviennent des buts, de moyens qu'ils étaient. Ce ne sont plus des instruments de libération, mais des primes à toutes les spoliations, à toutes les corruptions. Et il arrive que la machine administrative, qui a tué l'Individu, devient plus intelligente, moins égoïste et plus libérale que les troupeaux de serfs énervés qu'elle régit ! »

    Ce type de réflexions se trouve en grand nombre dans le roman, lui sert de colonne vertébrale, et l'on oublie volontiers les heurs et malheurs du narrateur, pour sourire intérieurement devant ces analyses si justes et si fines, et les points communs avec avec notre société triste du XXIe siècle sautent à l'entendement. Les accusations portées à l'encontre du monde bourgeois rendent acceptables les vols dont les cambrioleurs se rendent coupables. Notre sympathie leur est acquise.

    Ce roman, d'un point vue technique, est à la croisée de Balzac, notamment quant il s'agit de mettre à nu les rouages du fonctionnement social, et de Céline, pour la clairvoyance, l'énergie, le désabusement, au vu de toutes les manifestations de la médiocrité des hommes.

    Un autre extrait, pour le plaisir (page 211) :

    « Des gouvernements aussi, entreprises anonymes de captation, comme l'autre, despotismes tempérés par le chantage ; des gouvernements auxquels le gouverné reproche sans trêve, comme à l'autre, leur immoralité. La Révolution prend l'aspect d'une Némésis assagie et bavarde, établie et vaguement patentée, qui ne songe plus à régler des comptes, mais qui fait des calculs et a troqué le flambeau de la liberté contre une lanterne à réclames. En haut, des papes, trônant devant le fantôme de Karl Marx ou le spectre de Bakounine, qui pontifient, jugent et radotent ; des conclaves de théoriciens, de doctrinaires, d'échafaudeurs de systèmes , pisse-froid de la casuistique révolutionnaire, qui préconisent l'enrégimentation – car tous les groupements humains sont à base d'avilissement et de servitude ; - en bas, les foules, imbues d'idées de l'autre monde, toujours disposées à prêter leurs épaules aux ambitieux les les plus grotesques pour les aider à se hisser dans ce char de l'État qui n'est plus qu'une roulotte de saltimbanques funèbres ; les foules, bêtes, serviles, pudibondes, cyniques, envieuses, lâches, cruelles – et vertueuses, éternellement vertueuses !

    C'est bien vu, très bien exprimé (quelle verve!), et tellement adaptable à nos temps macronisés d'hypocrisie généralisée, où à la bêtise des masses répond la vanité des élites.


  • "Que je meure n'est rien, mais faut-il qu'elle meure,
    Elle, la Terre heureuse et grave, la demeure
    Des humaines ardeurs, des travaux et des jeux !
    Tant de fois caressée et rose de vos vœux,
    Elle, si tendre, si dansante et si profonde,
    Faut-il qu'elle s'épuise, ô la belle du monde !
    Faut-il que, si chaude et si fraîche au matin,
    Porte des fleuves secs et des volcans éteints,
    Et que, morte, elle soit d'une blancheur de craie,
    Elle qui respirait des roses dans la haie..."

     

    Noailles, encore et toujours

    Ce sont là quelques vers tirés de la longue et admirable "prière devant le soleil", du recueil Les Éblouissements.

    C'est fort, c'est vrai, c'est beau, c'est sensible, et la résonance de ces pensées si parfaitement exprimées est d'autant plus juste aujourd'hui que nous savons maintenant que c'est l'homme l'assassin de la Terre.

     


  • C'est fort. C'est beau. C'est tragique et cruel. C'est plein de passion.

    Quand on se refuse, pour de mauvaises raisons, à céder aux élans de son cœur, l'on entraîne la personne que l'on aime dans le monde atroce des peines d'amour. On crée des décalages artificiels entre la vérité des sentiments et de fausses nécessités, on place mal sa fierté dans le regard des autres, on sent confusément l'erreur que l'on commet, mais on insiste, puisque tout pas en arrière, tout aveu d'erreur serait une reconnaissance que l'on a pris le mauvais chemin. On se prépare une vie de remords où chaque jour, chaque minute, on déplore de n'avoir pas saisi l'occasion quand elle passait. On feint de vivre joyeusement, on cache sa misère, on s'étourdit dans les mondanités et les devoirs qu'on s'inflige. Mais une pensée obsédante occupe l'esprit, trouble, fait pleurer. On veut vexer l'amant quand il se manifeste. On dit qu'on veut l'éloigner, mais on ne veut pas qu'il s'éloigne. On est envers lui injuste, accusatrice, on lui reproche ce qu'on se reproche. On voudrait se faire une gloire de lui avoir résisté, mais on n'y arrive pas.

    Balzac a transformé en un roman puissant des émotions et des expériences vécues. Si la portée politique se glisse ici ou là, c'est bien la complexité, la force des liens amoureux jusqu'aux malentendus tragiques, qui sont ici sondées. L'amant et la maîtresse, chacun à leur manière, créent l'échec, ils ne le veulent pas, mais agissent contre eux-mêmes. Quelle tristesse !

    Quelques passages ont particulièrement attiré mon attention et m'ontfait éprouver à nouveau ce frisson de trouver dans une œuvre un parcelle de soi, et parfois bien plus qu'une parcelle :

    « Les hommes nous permettent bien de nous élever au-dessus d'eux, mais ils ne nous pardonnent jamais de ne pas descendre aussi bas qu'eux. Aussi le sentiment qu'ils accordent aux grands caractères ne va-t-il pas sans un peu de haine et de crainte. » (p.105, Livre de Poche).

    Quelques lignes d'une remarquable justesse sur l'attente amoureuse :

    « Il va venir ! » cette pensée lui déchira l'âme. Malheur, en effet, aux êtres pour lesquels l'attente n'est pas la plus horrible des tempêtes et la fécondation des plus doux plaisirs, ceux-là n'ont point en eux cette flamme qui réveille les images des choses, et double la nature en nous attachant autant à l'essence pure des objets qu'à leur réalité. En amour, attendre n'est-ce pas incessamment épuiser une espérance certaine, se livrer au fléau terrible de la passion, heureuse, sans les désenchantements de la vérité ! » Suit une belle métaphore filée et florale (p.185)

    Et, Armand tient à la Duchesse un discours qui convient à une certaine passion que j'ai nourrie, et qui ne me quitte pas depuis qu'elle est amour (NB p.181, vous trouverez une dissertation sur les différences entre la passion et l'amour):

    « Madame, reprit Armand en la contemplant avec une méprisante froideur, une minute, une seule me suffira pour vous atteindre dans tous les moments de votre vie, la seule éternité dont je puisse disposer, moi. Je ne suis pas Dieu. Écoutez-moi bien, dit-il, en faisant une pause pour donner de la solennité à son discours. L'amour viendra toujours à vos souhaits ; vous avez sur les hommes un pouvoir sans bornes ; mais souvenez-vous qu'un jour vous avez appelé l'amour : il est venu pur et candide, autant qu'il peut l'être sur cette terre ; aussi respectueux qu'il était violent ; caressant, comme l'est l'amour d'une femme dévouée, ou comme l'est celui d'une mère pour son enfant ; enfin , si grand, qu'il était une folie . Vous vous êtes jouée de cet amour, vous avez commis un crime. Le droit de toute femme est de se refuser à un amour qu'elle sent ne pouvoir partager. L'homme qui aime sans se faire aimer ne saurait être plaint, et n'a pas le droit de se plaindre. Mais, madame la duchesse, attirer à soi, en feignant le sentiment, un malheureux privé de toute affection, lui faire comprendre le bonheur dans toute sa plénitude, pour le lui ravir ; lui voler son avenir de félicité ; le tuer non seulement aujourd'hui, mais dans l'éternité de sa vie, en empoisonnant toutes se heures et toutes ses pensées, voilà ce que je nomme un épouvantable crime ! » (p.171)

    C'est exactement cela...

     





    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique