• Inmorfation

    D'un côté, le monde est à notre portée. On croit que tout ce qui se passe, ou pas, peut être connu de manière instantanée ; il y a de moins en moins de filtres apparemment entre les événements et chacun d'entre nous. L'information est devenue un bien de consommation, ressenti gratuit cependant, elle est déversée en continu sur tous les moyens numériques dont nous ne savons plus nous passer.

    D'un autre côté, nous ne supportons plus la mort depuis celle de la foi chrétienne ; Elle nous angoisse, nous ne croyons plus en notre survie au-delà de notre trop bref passage terrestre. Nous aimerions l'ignorer, vivre comme si elle n'existait pas, nous cacher d'elle, de ses réalités flagrantes, du pouvoir qu'elle exerce.

    La concomitance de ces deux données nous rend la seconde d'autant plus présente que les canaux médiatiques, jour après jour, heure après heure, nous signalent la disparition définitive de vedettes qui ont accompagné notre vie : auteurs de livres, de disques, d'exploits sportifs, de carrières politiques : lui aussi ! Elle aussi ! À qui le tour ? À ces morts illustres s'ajoutent celles des anonymes : accidents, intempéries, massacres, attentats, guerres, dont la comptabilité macabre est donnée systématiquement ; à la fin de chaque bulletin d'information, me vient l'idée que la prochaine fois je prendrai ma calculette pour faire l'addition. Et non contents de nous donner ces faits et ces chiffres, les journalistes, les heures ou les jours suivants, affinent les bilans, et font grimper les totaux. Et pour nous entretenir toujours plus dans ce contexte morose, les dates anniversaires des catastrophes, on commet-mort.

    Comme si nous n'en avions pas assez avec nos proches, nos voisins, nos amis, les parents de nos amis, les parents des amis de nos voisins, les voisins des amis de nos parents, … et tous ces livres, tous ces disques d'artistes morts.

    Au moins, quand je serai mort, je ne penserai plus à tous ces morts, à la mort, ni à quoi que ce soit.