• Et le meurtre lassa Cinna

    Quelques réflexions sur cette pièce fameuse :

    Elle d'abord, Émilie, de la trempe d'acier de Chimène, Antigone, Électre, exaltée, entière, dure, obsessive, vengeresse, idéaliste suscitant l'amour malgré - à cause de - ces qualités, si tant est que ce soient encore des qualités poussées à ce degré extrême, et qu'on puisse trouver des causes à l'amour suscité. Entraînant dans le sillage de son désir qui la désire, et soumettant l'aimé à son rythme de colère légitime et effrénée. Des images restant fixées définitivement dans son esprit, son passé ne passe pas, il l'emporte sur son présent, qu'importe l 'avenir si l'honneur bafoué n' a pas trouvé réparation, loin de tout esprit de réconciliation, de pardon, de résilience, d'acceptation que le temps change la donne en emportant avec lui les faits, et parfois même modifiant les êtres. Le désir de gloire la pousse à cette inflexibilité, mais Corneille est un optimiste : Auguste devenu bon, tel l'Égisthe de Giraudoux, saura infléchir la trajectoire de la pasionaria.

    Cinna pose des questions en situations, comme Sartre le théorisera plus tard, manifestement inspiré par les dilemmes que l'on trouve en nombre dans les pièces cornéliennes. Ici chaque personnage (Cinna, Émilie, Maxime, Auguste) est confronté à des alternatives successives, issues de l'évolution de l'intrigue et de la connaissance de données nouvelles. Ces délibérations monologuées, ou examinées avec un tiers dans de longues tirades circonstanciées examinent les tenants et les aboutissants avec ce que la rhétorique assimilée peut fournir de meilleur quand on écrit comme Corneille. La conjonction « mais » est omniprésente chez ces êtres passionnés, sensibles, qui ont l'intelligence lucide de leurs emportements ou de leurs motivations : ils voient les limites, les conséquences immaîtrisables, par définition, de leurs actes. Rien n'est sans suite, tout choix recèle sa part de risques.

    Ils peuvent s'appuyer sur un réservoir de cas laissés par l'histoire : on y trouve modèles ou repoussoirs, exemples comparables pouvant inspirer. Mais l'identique est-il le lot de l'histoire ? Cette pièce pose ainsi bien des questions, ou directement issues des personnages, ou dont le spectateur ne peut se dispenser: comment exercer le pouvoir ? Quelles doses de compréhension, ou de sévérité, au nom des résultats, qu'un responsable se doit d'obtenir dans le cadre d'une bonne gouvernance ? Le paradoxe de la liberté, la nécessité de la fermeté, si l'on veut préserver la paix civile constamment menacée par les ambitions particulières. Le culte du passé n'obère-t-il pas le présent et l'avenir ? A-t-on jamais fini de payer ses actions mauvaises : les bonnes compensent-elles les premières ? La violence effective par la mort donnée se répare-t-elle (voir les questions posées à l'occasion des 25 ans du génocide au Rwanda) ? La solitude du monarque, sa lassitude, que l'on appelle désormais « la tentation de Venise ». Quand et comment quitter le pouvoir (la bouteflikattitude?)? Jusqu'où sacraliser l'État, la mémoire, le devoir que l'on s'inflige, comme un accomplissement de soi, auquel on donne une valeur suprême ? On trouve aussi des considérations sur la relativité des types de gouvernements selon les contrées, que Montesquieu reprendra dans sa théorie des climats. Jusqu'où aller pour ne déplaire à la personne que l'on aime ? Comment rester soi et amoureux ? Lui obéir, est-ce la respecter ? Se respecter, quand l'action suggérée va à l'encontre de ses propres convictions ?

    Cette pièce recèle en outre des ruses, efficaces théâtralement puisque le plus souvent le spectateur est en surplomb, et connaît ce qu'un des personnages ignore, parfois l'on s'interroge sur le degré de duplicité, de manipulation mentale. On y trouve aussi la trahison d'un ami...

    C'est donc un classique, et dans une langue somptueuse, pleine de formules sentencieuses, Un chef-d’œuvre...