• De l'utilité des méchants

    J'ai exprimé plusieurs fois ici mes remerciements à mes inspirateurs, à ceux qui sollicitaient ma plume belliqueuse, ou amoureuse. Et ne voilà-t-il pas qu'ayant du temps je retrouve dans Le Temps Retrouvé les lignes suivantes :

    "Les êtres les plus bêtes par leurs gestes, leurs propos, leurs sentiments involontairement exprimés, manifestent des lois qu’ils ne perçoivent pas, mais que l’artiste surprend en eux. À cause de ce genre d’observations, le

    vulgaire croit l’écrivain méchant, et il le croit à tort, car dans un ridicule l’artiste

    voit une belle généralité, il ne l’impute pas plus à grief à la personne observée

     que le chirurgien ne la mésestimerait d’être affectée d’un trouble assez fréquent

    de la circulation ; aussi se moque-t-il moins que personne des ridicules.

    Malheureusement il est plus malheureux qu’il n’est méchant

    quand il s’agit de ses propres passions ; tout en en connaissant aussi bien la

    généralité, il s’affranchit moins aisément des souffrances personnelles qu’elles

    causent. Sans doute, quand un insolent nous insulte, nous aurions mieux aimé

    qu’il nous louât, et surtout, quand une femme que nous adorons nous trahit,

    que ne donnerions-nous pas pour qu’il en fût autrement. Mais le ressentiment

    de l’affront, les douleurs de l’abandon auront alors été les terres que nous

     n’aurions jamais connues, et dont la découverte, si pénible qu’elle soit à 

    l’homme, devient précieuse pour l’artiste. Aussi les méchants et les ingrats,

    malgré lui, malgré eux, figurent dans son œuvre. Le pamphlétaire associe

     involontairement à sa gloire la canaille qu’il a flétrie. On peut reconnaître dans

    toute œuvre d’art ceux que l’artiste a le plus haïs et, hélas, même celles qu’il a le plus aimées.

     Elles-mêmes n’ont fait que poser pour l’écrivain dans le moment

    même où, bien contre son gré, elles le faisaient le plus souffrir. Quand j’aimais

    Albertine, je m’étais bien rendu compte qu’elle ne m’aimait pas et j’avais été

    obligé de me résigner à ce qu’elle me fît seulement connaître ce que c’est

    qu’éprouver de la souffrance, de l’amour, et même, au commencement, 

    du bonheur."